La fin de semaine passée à espérer, mardi, nous déambulons la rue, avec l’espoir devenu presque nul de voir le cellulaire vrombir. Entre nos mains nous tenons l’état de nos comptes respectifs, nos épaules supportent une tête dépitée.
Il était grand temps de trouver une porte de sortie pour ne pas pas sécher nus et affamés sur une plage de Sydney comme deux baleineaux qui se noient dans le sable. Je regarde Stéphane, grave comme un moine en jaquette :
- Le vortex métropolitain va finir par nous bouffer Steph. Je le sens. C’est prévisible : d’abord, en un rien de temps, le vice viendra à bout de nos maigres portes-feuilles, ensuite c’est notre état psychologique qui sera assailli par le spleen du citadin, ainsi la sirène de l’échec tintera péniblement, alors que finalement nos esprits avilis par toutes sortes d’abus devront admettre que l’Asie n’était qu’un rêve extravagant. C’est vraiment ça qu’on veut ? »
- On décriss tu veux dire ?
- Yeah !
Redcliffs, Queensland, le désert, quelques centaines de kilomètres de Melbourne, le véritable country side : des orangers garnis, des chapeaux de cowboys affreux, des coupes Longueuil majestueusement laides. L’apogée du quétainisme.
***
Je me retrouve les deux pieds dans la terre rouge, et les yeux fixes dans la prochaine vigne, respirant à pleins poumons. Perdu en un oasis sec et aride, les fruits poussent à leur gré, les gens vivent. Pas besoin de grand-chose. Là, sur une branche dépouillée, un oiseau chante comme une casserole, s’envole comme un jet, et une dernière grappe se plisse comme une peau rossée par le dur labeur. Tout est cyclique, et la saison qui tire à sa fin le confirme une fois de plus ; les plantations se reposent après avoir passées sous la main des cueilleurs . Toutefois, Joe, mon patron, ne trouvera pas le temps de roupiller sous une vigne avec une pipe d’Opium entre les dents. Le travail afflue, toute l’année : il doit, comme il le fait depuis ses quinze ans, dorloter un à un ses arbres pour revoir dans un an la couleur de la grappe et de l’argent. Pendant ce temps, la terre continue de tourner.
Des rangs de vignes, puis chaque horizon en périphérie, en godasse, sur ma planète rouge. C’est doux, c’est paisible. Sous le soleil confortable, la végétation croît en belles rangées, comme des belles dents droites. Je suis seul, perdu entre soleil et vigne et ne capte plus rien de superflus, marchant mes allées. C’est loin des extravagantes rues de Sydney que je courais la semaine dernière. Pas d’asphalte, pas de béton gris, plutôt de l’écorce, des pensées, des nuages. J’arrache du matin au soir. Chaque jour, je déplume, je dépouille, je pèle.
Le lendemain, six heure trente le matin, je suis debout, zombie. Il fait noir comme dans le creux d’une flaque. Le soleil n’est pas tout à fait levé, c’est frette comme Chicoutimi plein Novembre. Dans le fond du jardin, je prends une longue douche salvatrice. Il fait salement froid, le ciel me crampe, de tout sauf de rire. Entre mes orteils, le sol est gelé : je me motive en pensant au café qui m’attend tout de suite en sortant de la douche. Je le préférerais tout chaud sur la table de nuit, le salaud, mais le misérable besogneux que je suis n’a pas droit à ce genre de luxe paraît-il.
Le café but, sur mon visage se trace le gribouillis d’un sourire matinal. En attendant le bus, noyé dans ma lecture, je vogue les mers du Sud sur Marie-Thérèse II, avec Moitessier. Je détache le regard quelques fois pour entrevoir la route vallonnée à perte de vue, la mer à perte de vue, et cet imprécis paysage thaïlandais. Véritable inspiration.
Arrivé, si Joe a le goût de jaser, je m’y laisserai aller. S’il m’effraie avec ses yeux noirs, je fonce droit devant. Coen, qui occupait mon poste avant que j’arrive, m’a préalablement prévenu de l’air de dur à cuire qu’il arbore le matin. Heureusement, au fil du jour son humeur prend du bon, jusqu’à cette tête de joyeux luron en fin de journée. Ce matin, il se contente de me saluer en me croisant avec son prout-prout.
Je pose mon sac, frictionne mon épaule tombante, bouffe une orange cueillie dans l’arbre et à grandes bouffées respire le dehors qui se tempère au gré du soleil plombant. Ensuite, je prends la peine de m’étirer pour ne pas me lever demain raide comme ma tranche de pain de ce matin, puis avance, laissant Joe vaquer à sa besogne en attendant qu’il me guide au gré de ses brusques et imprévus changements de caps.
Joe est un parfait Aussie fermier du country side avec des traits frais d’une jeunesse pas si loin derrière. Son attitude et son parlé sont ceux d’un sale petit voyou. Ou peut être un cowboy couard de l’Ouest américain ; le truand.
« Julian, occupes-toi de ces rangées-là, derrière le gros Georges. Humide ce matin, prend garde aux bestioles. See ya. »
D’accord. J’épluche, je déplume. En voulant déplacer un fil tuteur, j’ai amputé de sa queue un petit lézard, puis guillotiné un autre. Cruel. Et le même sort est réservé à une araignée rouge. Gigantesque. Pesante de trois ou quatre livres à sec. Et venimeuse ? Si je me fie à sa gueule grosse comme celle d’un Pitt Bull, oui. Owen m’apprendra plus tard, qu’effectivement, cette bête est capable de tuer un enfant, ou encore d’amener à la frontière de l’agonie un adulte bien portant. Fiou ! Elle gira heureusement par terre sur la caboche, après cet ultime combat à mains nues, un époustouflant et inconscient homme contre bestiole, une prouesse digne d’un gladiateur. Dorénavant, je ne promènerai plus mes mains dans l’herbe comme je le faisais cherchant mes outils. En Australie, on ne sait jamais quelle bibitte enchanteresse nous gratifiera de son élixir du sommeil éternel.
Je n’ai pas encore repris le travail pour de bon que sitôt, je prends une branche en pleine face. Je vois noir, pareil comme j’ai vu le néant sur l’île de Victoria après avoir mangé un bon coup de poing, une véritable massue à la tempe, servie aléatoirement par un défoncé au crack parano ; je suis littéralement assommé, une fois de plus. Des étoiles, Mafalda, Kylie Minogue qui embrasse Wako Jack, une abeille à vélo, des chars qui écoutent la tv et une flute en salopette, défilent tour à tour. Après avoir retrouvé le Nord, c’est le métronome de la douleur qui se fait sentir ; j’ai reçu le coup juste en dessous de l’œil qui enfle instantanément deux pouces d’épais. Un bon retour de branche dans un vignoble c’est comme le coup de fouet qui ravivait jadis la flamme de l’esclave… Je m’imagine nègre d’Amérique travaillant à la sueur de mon front, mangeant deux coups de fouet à l’heure. Compilant les plaies, les cicatrices et les tabarnak, j’avance de plus en plus vite. Pénible. En 2009, la nature nous fouette ; un vrai big boss patroneux.
Et je me perds dans mes pensées. Les grappes agonisantes et pourries attachées à la branche sont désormais de vieux soûlons endormis qui transpirent encore l’odeur de leur brosse de la longue veille. Avec des heures de travail répétitif devant, le champ devient un vaste lieu miroir ou je me respire et me digère. Tout y passe, les joies comme les peines, passées et présentes. À la bouche, le goût est souvent âcre, arrivé à l’œsophage, déjà plus sucré. Et ainsi va le diner de l’errant qui se croyait pris de rien avant de partir. J’ai un festin devant moi, qui ne périmera pas avant que j’aie fait table rase, de tout et de rien. Je suis pèlerin des allées.
Arrivés à l’auberge, le soir, nous sommes tous épuisés, et heureux. Coen, qui bouge des caisses dix heures par jour crie aussitôt la porte ouverte : «Another day in Paradise ! », grand sourire aux lèvres, et court dans l’auberge comme un demeuré. Un demeuré de vingt-neuf ans qui attend un nouveau départ dans trois semaines tout au plus. Plus besoin de beaucoup de sommeil prétend-il, parce qu’il est de nouveau embrasé par la flamme de l’errant qui quittera sous peu pour la grande aventure.
À huit heure le soir, mes yeux sont un brasier, je suis épuisé, j’ai mal aux épaules. Avant d’aller au lit, je socialiserai avec ces gens de partout, boirai un café en fumant une roulée assis sur le perron d’un des dix dortoirs. Nous revoilà reparti pour de longues discussions. Les accents se bousculent jusqu’à mes oreilles. Pas toujours facile de tout comprendre. Doublement fatigant.
Les pays visités ou à venir sont à l’honneur de nos ébats, chacun amenant l’autre en rêve par la main vers un ailleurs qui nous coule tous dans la grosse veine. Sinon, se sera le portrait chaleureux de nos bleds respectifs qui nous fera frémir passionnément. Je remarque, en jasant de mon petit coin de pays, et en écoutant les autres, estoniens, irlandais, anglais, hollandais et australiens, que nous avons respectivement notre chez nous bien tapis au fond du cœur, aussi nomade pouvons-nous l’être. Le Québec ne fait pas exception : je le vante comme une mère son petit virtuose.
La nuit arrive. Peut-être rêverai-je, comme la nuit dernière, que je survole d’un cap rocheux à un autre, avec cette avant-gardiste aile volante, voyant défiler les paysages époustouflants et fabuleuses hordes d’animaux sauvages. Mon subconscient absorbe peu à peu cette toute nouvelle liberté. Loin de tout ce qui m’attache à la routine et l’habitude, j’élabore mon prochain moi-même. Certes, chacun s’invente à sa manière, la dégote peu à peu, amassant les signes ça et là. Pour ma part, j’ai cru à tort, il n’y a encore pas si longtemps, pouvoir parfaitement inventer ma vie, assis sous l’ormier du fond de ma court, une bougie sur la table, avec le même calepin et la même encre, serviles. J’ai cru qu’il m’était possible de m’écrire de A à Z, en prose, à la maison, et que destinée pouvait s’éprendre de création jusqu’à une liberté suffisante. À force de dévouement, pimenté de passion, peut-être pourrais-je briser ce boulet à la cheville pour progresser jusqu’à l’édulcoration des sentiments bas pensai-je. Or, le voyage est la ligne la plus courte entre deux états, selon ma manière personnelle. Désormais, je comprends que les pieds du brouillon qu’est le jeune adulte que je suis se doivent autrement que de marcher dans leurs pas pré-cryptographiés à l’encre noire. Plutôt, la lointaine solitude ou le ciel en est un autre, ou les étoiles scintillent autrement, s’avère un véritable catalyseur à quelconque développement orphelin. Demain, ce sera autre chose… Je n’en doute pas.
Je verrai, au cours des prochains mois, des hauts et de bas, certes, aussi des vallons et des faussés, du labeur… et de la boisson. Néanmoins, j’espère trouver au bout du chemin la bonne recette, la douce mixture qu’il me faut pour affronter les prochaines années.
Wo… assez philosophé. Maintenant, je me glace la tendinite et vais dormir là-dessus.