T’as l’homme qui ébranle le roc à l’équerre, à la force l’empire Khmer, au temps des couronnes, des gros joyaux pour lesquelles importaient peu le carat. Sur des temples de trente-milles tonnes, dédiés à qui à quoi on s’en fait plus, une légende est figée dans le béton, une histoire de cœur d'hommes. Tout est là, tout est dans l’ensemble. Des détails… du tout petit plus petit au plus que parfait. Ils sont colossaux, symétriquement éblouissants, sculptés au quart de pouce. Chaque massive pierre à fait transpirer son éléphant sur des kilomètres.
Avec le lever du soleil, nous nous dirigeons vers le temple. Il fallait bien le visiter ; bien que Siem Reap m’apparaît comme une petite ville complaisante, y venir sans voir l’une des merveilles du Monde est un pêché touristique. Je roule dans un Tuk Tuk, conduit par Kim que nous avons engagé pour la journée. J’ai difficilement réussi à convaincre Alex, hier soir, qu’une journée entière, du lever ou coucher du soleil, ajouterait à la mysticité des temples. Il est presque six heures du matin, nous serons bientôt à bord d’Angkor Wat. Je veux un café.
Bientôt, café à la main, à l’envers du temps, nous ramons hors du Monde, à contre-courant d’une dizaine de siècles. Nous approchons à pied l’époustouflant temple. Dans la noirceur, il jette un regard impérieux sur son village rural, Angkor. Nous sommes relativement peu de visiteurs. Le soleil ne va pas tarder.
La gigantesque masse du premier temple pointe dans le ciel comme une ombre plus noir que la nuit, comme un Dieu de roc, de dévotion, encore indéfini. Le ciel est celui nuageux d’un matin gris. C’est le début de la saison des pluies. Pas de soleil. Plutôt, la présence intimidante d’un géant Wat qui passe graduellement de la nuit noire angkorienne, jusqu’au gris du nouveau jour, ce juste avant le chant du coq. Et Il se réveil peu à peu, se révèle dans les premiers instants de clarté. Les yeux à peine ouverts, un peu courbaturé, Il salue de son roc qui inspire respect et humilité. Le jour est gris, suspect, intriguant. Un premier enfant court sur le chemin pavé de pierres, jusqu’au temple, descend un escalier et va retrouver sa mère au village, qui frotte le parquet de bois, juste au pied du grand Angkor Wat. Bientôt, l’enfant tentera de vendre ce qui pourrait rapporter quelques dollars à sa famille. Comme plusieurs autres, il est tout petit, il va nu pieds… et est un autre gracieux détail dans l’archi-grandeur d’Angkor. Ils viennent, enfants de l’Univers, avec le lever du soleil, alors que les premiers visiteurs ne voient que lever de l’astre- eux se conditionnent à la vente. Objectivement, ils ont du business à faire. Il faut manger.
Plus tard, déjeunant dans une binnerie à la mode cambodgienne, un de ces enfants, d'environs huit ans, s’avance : « Vous voulez acheter, monsieur ? » Il me parle de « discount » à l’achat de deux, de prix spéciaux… juste pour moi. « De quel pays venez-vous ? » me demande-t-il dans un Anglais impressionnant qu’il dit avoir appris essentiellement des touristes.
«Canada. »
« Capitale… Ottawa. Premier ministre… Stephen Harper. Et t’as une copine ?»
“ Eh… Non, je n’en ai pas.”
“Tu sais pourquoi?... c’est parce que tu n’achètes pas de moi, répond-t-il indigné.”
Je finirai, après m’avoir amusé à négocier avec le petit businessman par acheter un truc banal pour un dollar. Le petit s’en va fier de son coup après une photo, incluse dans la transaction sur laquelle nous nous sommes entendus. Un peu plus tard dans la journée, après cette première et mignonne attaque, je resterai bouche-bée ; il y a tellement de petits vendeurs, partout. Ils vendent tous les mêmes trucs, connaissent la farce de la copine - et la plupart d’entres-eux révèlent la capitale de plusieurs pays pour quelques sous. Ils s’ameutent, ils sourissent, ils marchandent. Ils ont la réponse aiguisée, entraînés par des parents miséreux à vendre des cartes postales, du Coca-Cola, des flutes de bambous ou des livres mal reliés. Ils ont de quatre à douze ans, connaissent la comptine : « Vous pouvez offrir ce foulard à votre mère, ou à moi, me suggère une toute jolie jeune fille. » Ce même foulard que deux cent autres d’entres-eux tenteront de vendre dispersés parmi les temples. Ils vous attendent à la sortie, pour un dernier au revoir, pour un drastique retour au XXIe siècle. Ils sont souvent dix contre deux, s’attroupant autour du touriste, attaquant en meute, suppliant en chœur, comme un refrain mélancolique. Malheureusement, ils pêchent le dollar, vingt sur le même coude de rivière... ça fait de la compétition au kilomètre carré… Bienvenue chez vous qu’ils semblent dire ; Angkor Wat, le majestueux, ce n’était que de la frime. Parlons plutôt d’aujourd’hui.
Visiblement, il y a le Cambodge d’hier, qui négociait avec l’Univers par des temples ou Dieu s’exprime dans chaque minime gravure, un Cambodge Khmer et royale, riche et brillant : Il y a le Cambodge d’aujourd’hui, qui tort le cœur pour vingt sous.
Dans le sourire d’un enfant, celui à qui je pourrais donner assez d’argent pour six mois, je me suis perdu. Dans les plaintes pour un maigre dollar, j’ai entendu plein de courage. Et que je ne pouvais rien y faire dans le contexte, que ce n’était pas la solution de distribuer des billets à chaque requête, je me suis convenu, pas trop certain. Deux cent fois dans la journée, je me suis vu supplié, j’ai dû refuser, à revers de cœur. Il ne reste qu’une main posé sur la petite épaule de l’enfant, une pitié non-verbale qui veut dire «lâche-pas.. ». Il y a aussi le simple sourire qui presque inévitablement en rapporte un en retour. Magique que de transformer la demande de charité en un sourire, un sourire qui efface l’hardiesse du Monde, un sourire durant lequel ils oublient toute peine toute fatigueun instant. Ils sont de grands détails dans la petite légende des temples d’Angkor. L’histoire s’écrit encore. Angkor contraste, avec ses touts jeunes mille ans, un Monde qui perdure depuis toujours. L’humanité qui espère.
Je vous écris de l’autobus qui m’emmène à Battambang. Un enfant est debout sur le siège devant moi, et se retourne souvent pour me scruter du regard. Elle a de ses grands yeux bruns et profonds. De ceux qui font rêver...
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:) Charmante la fin. J'espère que tu vas bien.
RépondreSupprimersuzie xxx
Merci Suzie. Je vais tres bien.
RépondreSupprimerBonne journee a toi.