mercredi 20 janvier 2010

Leur prochain Cambodge

Dans les rues désordonnées de la capitale du Cambodge ; à contre-sens sur la voie inverse, Rambo braque à droite son engin mécanique, enchaîne trois bons coups de klaxons, puis doucement, mais sans grande précaution, fraye son chemin de l’autre côté de la rue bondée. Moi et Alex, passagers, assistons au carnaval. Rambo est Cambodgien de source, a trente-trois ans exactement, et traîne une grosse voiturette rouge sur sa toute p’tite moto. Assis derrière, dans la circulation la plus chaotique imaginable, on roule pour rouler.

De notre pape-mobile version tiers-monde, 360 degrés de nuit Khmer, c’est fenêtre ouverte sur la population qui s’anime. La misère du jour se confond dans la robe de la nuit, camouflant magiquement la pauvreté jusqu’à demain matin. Ça sent bon, ça pu, ça abonde ; les têtes de canards sont à frire ; l’éventail suspecte des odeurs nouvelle est assez dur à suivre. Nous sommes blancs... donc riches ; partout nous est demandé la charité, parfois un enfant qui quête avec son jeune frère, ou encore un homme amputé de deux bras par une autre mine anti-personnelle. D’une manière ou d’une autre, le tout s’anime dans le vrombissement du moteur des motocyclettes, de partout partout. Ouf… !

Au milieu de tout cela, qui roule sa bosse, Rambo, notre conducteur est fièrement Cambodgien. Sa motocyclette s’infiltre, s’immisce dans la ville et son désordre organisé, celui qu’il connaît mieux que tout le monde. Sur le toit de certaines voitures, une dizaine de personnes voyagent assoupis au soleil, ou le vent dans les cheveux ; quatre personnes sont assises sur la même motocyclette, ou deux magnifiques moines bouddhistes sur mobylette sont conduits par un Khmer maigre et sans casque. Au beau milieu de nulle part une gigantesque demeure sied, grande et de choquant contraste. Architecturée à l’Américaine, au centre de la ville, on croirait le tout nouveau manoir de Britney, mais plutôt c’est la maison de celui qui porte la couronne, monsieur le Président. Le dernier château du Kingdom of Cambodia est assis juste derrière les majestueux et abondants temples bouddhistes.

Sinon quelques édifices, dont plusieurs gouvernementaux, et les nombreux temples, Phnom Penh n’est plus. Le dictateur Pol Pot et son mouvement barbare, le Khmer Rouge, après avoir transformé le pays en un énorme camp de concentration, tactique inspiré par un Marxisme radical, a tout simplement rasé la ville, bombardant les majeurs établissements et décimant la population contre-révolutionnaire. 1 500 000 personnes soit près de vingt pourcent de la population y ont perdu la vie. Trop récent génocide, les traces encore toute fraîches en témoignent. Les mines anti-personnelles ont criblées le sol et dorment tranquillement toujours prêtent à massacrer, rendant l’agriculture difficile : La pauvreté est plus que flagrante, le spectre du Khmer Rouge toujours errant.

Le futur ? Rambo ne sait pas. Seule valeur sur laquelle il gage : l’éducation de ses enfants. Sa fille de neuf ans et son fils de cinq ans fréquentent l’école Khmer, et Anglaise… tous les jours. Quarante-cinq dollars par enfant, par an, c’est pour l’éducation, cinq dollars c’est pour les deux repas familial, il ne reste que peu par mois pour l’appartement et encore…

Le beau temps reste à venir pour sa prospérité. Pour ces enfants qui un jour auront un bon salaire, verront le Monde. Rambo rêve de l’Europe pour le bien-être de sa famille. Il y ira un jour, et fera beaucoup d’argent, reviendra au Cambodge et dégotera un bel et grand appartement pour sa petite famille. Nous discutons devant une bière. J’écoute son grand rêve, le carburant de sa petite personne sur la longue route de la vie.

Nous reprenons le Tuk-Tuk, avançons doucement mais surement dans la capitale nationale, ce après un souper Khmer si varié, qu’il m’en laisse encore aujourd’hui l’estomac en grande détresse… Au milieu de la nuit hallucinante, je prononce à cet éternel instant : « C’est peut-être le moment le plus merveilleux de ma vie… »

Et la nuit m’emmène et m’emporte, charmante Phnom Penh dans toute ta crasse tu m’aspires. Dans l’essence de ses sourires qui tiennent, de l’étincelle qui anime la grandeur d’un enfant sur l’énorme fierté d’un père. Les phares, la Mekong, jeune et belle enfant de sa naïve quinzaine tient la main d’un vieux et sale pervers. Il connaît le dollar Américain... Les lumières s’invitent, nos yeux se concentrent, faisceaux. Chariot de notre princesse, Rambo pénètre la nuit. Un briquet? Le briquet négocie de fierté avec son réservoir. Excès, pour vous amis. La nuit est et se glisse sous la porte, jusqu’au portique, celui ou mes souliers ne restent car mes pieds sont occidentaux, au-dessus et en-dessous. Je m’immisce, je m’allume.

Au moment où j’écris ces lignes, cherchant le pourquoi et le comment, assis dans la magnifique rue devant ma guesthouse, je suis gentiment interrompu par un Khmer, illusionné par mon petit ordinateur. Après lui avoir présenté le truc, certes un peu embarrassé par ce luxe très occidental, il s’assoit à côté de moi, la tête en l’air, et se met à rêvasser, tout à fait comme Rambo. Il prononce Pol Pot, dans un anglais précaire, et ça démarre. Ça ne peut qu’être ma réponse, toute cuite. Il s’assoit sur le trottoir, et commence : « Dans cette rue, celle que tu vois, je me suis battu pour l’armée Vietnamienne. Les soldats du Khmer Rouges étaient partout, envahissants les rues pour détruire tout ce qui avait rapport à la culture Khmer. Point zéro. Il fallait frayer notre chemin, tirer partout pour la survie de notre peuple, jusqu’au Temple, trente-sept kilomètres plus loin, à pied. Un de mes amis a perdu ses deux jambes, devant moi… les mines…Regarde, la rue, celle-là, chaque année, après la saison des pluies, elle est détruite, et ce, depuis la guerre civile. Plus de pavement, que de la poussière rouge… le Khmer…» …Rouge. Il reste discret soudainement, pensif ; il doit revoir sa boucle d’images. La guerre, le génocide. Je reste muet. Le massacre, l’horreur, la poussière rouge qui lève de terre. Et ses yeux brillent, il s’accroupi, excité comme un enfant, tenant sur le bout des orteils, et il reprend : « En 1993, je me suis marié… Oh, à une très bonne épouse. » Il est brillant de fierté, radieux. « En 1995, nous avons eu un fils qui va à l’école tous les jours ; école Khmer le matin, Anglaise l’après-midi.» Un rictus fixe son sourire … « Un jour, il sera professeur. Professeur. Un homme bon pour demain, pour le Cambodge. »

...

Le rêve est tenace. Demain verra un nouveau Cambodge, tous l’espèrent. En attendant, maintenant que le régime de terreur est tombé, les Cambodgiens au jour le jour sourissent franchement, les enfants nous scandent des « Hello ! » dans les rues, le pays nous pète les barèmes du dit Premier Monde. Que les derniers soient les premiers, ou les premiers les derniers, ici, je suis au plancher des vaches, à pieds comme eux, mitraillé par les contagieux sourires, respirant de la poussière entre deux bouchées de riz, jouissant de toute cette simplicité.

** Photos ce soir, okay? Je veux pas etre obliger de briser l'ordi...

1 commentaire:

  1. Même si je suis déjà au Cambodge, tu m'y a fais voyager en te lisant.. hi hi hi

    have a nice trip

    Ben du Cambodge

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