Nous avons quitté le Cambodge le cinq au matin, ce après trois jours à ne rien faire sinon se soûler des îles, trente degrés, des degrés Celsius cette fois-ci ; merci ça enivre plus sagement. De mon balcon, je scrutais la rive en retrait du monde, épiant Sihanoukville que je venais juste de quitter après une semaine. Là ou l’homme blanc est malencontreusement roi et mérite absurdement le titre de Sir. « Faites de l’argent et le Monde entier s’accordera pour vous appeler Monsieur » répondrait Mark Twain : il n’en faut pas tant pour mériter titre plus prestigieux sur la plage cambodgienne.
Sihanoukville est une maudite. Combien de vieux perdus ai-je vus et entendus, sales blancs bedonnants du genre touriste tout permis, qui pense loin des yeux donc loin de la raison, finissant par se balader sur la plage tenant la main d’une jeune fille de seize ans, la tête haute perchée sur un vicieux amas de chaire engraissée au t-bones puis au Big Mac ; puis qu’elle soit un jeune garçon bien déguisée ou une ladie-boy garantie, il ne s’en fait même plus. Il est au Cambodge, il est riche, enfin riche!, et il se sert de cet argent comme le fumier sur lequel croît sa perfide humanité.
J’ai jouie de ce petit recul sur ces trois dernières semaines au Cambodge. Tant de grandeur d’âme de la part des Khmers, mais j’ai malheureusement perçue beaucoup trop d’aliénation qui rime avec dollars (comme un peu partout, vous direz…), trop de doute quant à la sincérité de plusieurs relations, ce parce que dans nos yeux brillent le signe de piasse, ce parce que le pouvoir fait perde la boule. Constat difficile mais bien réel. La triste réalité s’exprime quand l’enfant est plus habile négociateur que l’homme d’affaire, quand le père tire violemment l’oreille d’une jeune fille pour attirer la pitié du riche touriste coréen, quand les femmes emprunte des bambins (tellement drogués au tranquillisant qu’on les croirait à l’agonie) pour faire la quête sur la plage ; il y a quelque chose qui cloche, et c’est malheureusement en partie la faute de l’homme occidental qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, qui donne à tort et à travers, pour son plaisir, pour son indulgence. Heureusement qu’il y a moyen de refuser de donner parce que la marge entre notre réalité et la leur est trop immense, et plutôt d’échanger dans une relation de partage. Heureusement que dans l’honnêteté et la véracité des sentiments, chaque parti trouve son comble, s’en vont oubliant pour un instant qu’il faut mendier ou bien payer.
Je suis maintenant à Bangkok, Thaïlande. Alex est retourné en Australie ce matin, la deuxième maison, comme on l’appelle. C’est avec émotion que je l’ai serré dans mes bras ce matin. C’était peut-être la dernière fois qu’on se voyait face à face, tous les deux le savions très bien. Or, pas question de s’écrouler, il faut avancer, plus que jamais. Tête haute, j’ai pris pied dans la jungle métropolitaine. Alex a pris il a pris son bus, il allait s’envoler, ailleurs. J’ai enfilé mes babouches, et quitté le terminus d’un pas quasi confiant. Une dernière fois, nous nous sommes retournés. « Same same but different » que nous pensions à cet instant précis, ça a encore passé dans le regard, à quelque cent mètres d’éloignement. J’ai vu mon reflet dans la vitrine d’une boutique, un peu triste certes, mais l’instinct a vite rappliqué, d’une certaine manière.
Aujourd’hui, j’ai tout de même la tête ailleurs même si je me voudrais inébranlable. Je marche mais voit pas plus loin que mes pensées qui défilent. J’ai failli oublier mon portefeuille au café. Je me suis perdu quelques heures dans le centre-ville, c’est l’esprit qui vrille avant de plonger.
J’ai encore besoin de la mer. Je prends le bus demain pour la plage. Un petit peu plus de recul ne peut pas faire de tort. J’ai enfin mes deux pieds, j’ai encore toute ma tête, les moyens qui donnent la capacité de rêver.
Bon Dieu que je suis riche !
lundi 8 février 2010
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